Les sœurs Leduc ont porté le nom de Ventron jusqu’aux Jeux olympiques d’hiver de 1960, à Squaw Valley. Trois skieuses, une même famille, et une même pente vosgienne comme terrain d’apprentissage : l’Ermitage Frère-Joseph. Cette histoire n’a rien d’un conte lisse. Elle est faite de neige parfois capricieuse, de travail quotidien, de compétitions lointaines, et d’un attachement à un domaine familial qui a longtemps vécu au rythme des hivers.
Ventron, l’Ermitage et la naissance d’une dynastie du ski
Tout commence bien avant les dossards. En 1922, Émile Leduc et Marie-Jeanne Valdenaire s’installent à l’Ermitage Frère-Joseph. Ils y fondent une famille nombreuse, souvent résumée par une formule qui revient partout : onze enfants, tous plus ou moins happés par la glisse. Le décor compte autant que les personnes : un hameau d’altitude, des prés qui deviennent pistes improvisées, des sapins qui tiennent lieu de tribunes, et une chapelle qui rappelle que ce lieu a d’abord été celui d’un ermitage.

Émile Leduc a pratiqué le ski à l’armée et s’est forgé une réputation dans des compétitions militaires. À la maison, on skie tôt, on skie beaucoup, et l’on apprend avec les moyens du bord, en répétant les gestes jusqu’à ce qu’ils deviennent naturels. À la fin des années 1930, des premières leçons de ski sont organisées sur place. Ce détail paraît anodin, mais il dit déjà l’essentiel : ici, le ski n’est pas seulement un loisir. C’est une culture familiale, et bientôt un savoir-faire transmis.
Années 1950 : les Leduc entrent en équipe de France

Quand les années 1950 arrivent, la fratrie Leduc a déjà grandi avec l’idée qu’une pente se lit comme une phrase : avec rythme, précision, et sang-froid. Parmi les enfants, plusieurs se distinguent en compétitions. Un nom revient souvent dans les archives : Antoine, l’aîné, annoncé comme un talent précoce, sélectionné pour les Jeux olympiques d’hiver de 1948, même si sa trajectoire est freinée par une blessure. Dans cette famille, l’ambition sportive n’est pas un caprice. Elle se paie en entraînements, en déplacements, et en saisons entières passées à courir après la bonne neige.
Au milieu de cette dynamique, trois sœurs s’imposent : Marguerite, Anne-Marie et Thérèse. Dans un ski français encore largement dominé par les grandes chaînes alpines, voir trois Vosgiennes intégrer l’équipe de France de ski alpin a quelque chose de rarissime. Les résultats suivent, notamment pour Thérèse, multiple championne de France à la fin des années 1950. L’époque est particulière : la coupe du monde n’existe pas encore, mais les grandes courses internationales, elles, servent déjà de juge de paix. Et quand une skieuse de Ventron s’y impose, ce n’est pas un “coup”. C’est une confirmation.
1960 : Squaw Valley, le jour où les trois sœurs font l’histoire

Février 1960. Les Jeux olympiques se tiennent en Californie, dans une station alors jeune mais déjà mythifiée par l’événement. En équipe de France, un fait marque les observateurs : trois sœurs alignées dans la même épreuve, le slalom. C’est un “premier” qui traverse le temps, parce qu’il mélange le sport et la saga familiale. Sur la feuille de résultats, l’histoire devient chiffre : Thérèse termine au pied du podium, 4e du slalom. Anne-Marie finit 17e. Marguerite 19e. Et ce qui se joue là n’est pas seulement une place : c’est la preuve qu’un apprentissage né sur un domaine vosgien peut rivaliser avec les meilleures écoles du monde.
Les Jeux ne se résument pas à un seul slalom. Thérèse signe aussi des performances solides dans les autres disciplines : un top 10 en slalom géant, et une présence remarquée dans la descente. Anne-Marie se distingue également en géant, où elle se place dans le haut du classement. Pour une famille, ces résultats ont une saveur particulière : ils valident des années de travail, mais ils annoncent aussi une question très concrète. Une fois les projecteurs passés, que fait-on de cette expérience ? À Ventron, la réponse sera simple : on retourne à la montagne, et on continue à bâtir !
Après les podiums : faire vivre une station “à taille humaine”

Le virage est souvent mal compris : beaucoup imaginent qu’une carrière sportive se prolonge naturellement dans le confort. À l’Ermitage Frère-Joseph, c’est l’inverse. Il faut tenir une activité, accueillir, organiser, équiper, s’adapter. À partir du début des années 1960, le domaine se structure. Le premier téléski est installé en 1961 : un jalon technique, mais aussi un symbole. À Ventron, la modernité n’arrive pas en fanfare. Elle arrive parce qu’il faut pouvoir travailler, ouvrir, et répondre aux attentes des skieurs.
Dans la foulée, les sœurs Leduc s’investissent dans l’affaire familiale. Les récits concordent sur un point : elles ne sont pas seulement “anciennes championnes”. Elles deviennent des actrices du domaine, avec des rôles concrets (école de ski, accueil, restauration, gestion). Marguerite est souvent citée comme directrice de l’école de ski et impliquée côté cuisine, tandis qu’Anne-Marie et Thérèse participent au développement global. L’image est belle, mais elle est surtout réaliste : à Ventron, le ski est une entreprise de terrain. Et un domaine “de proximité” ne tient pas par magie. Il tient parce que des familles s’y consacrent pendant des décennies.
Cette histoire s’accompagne aussi d’une mémoire sportive locale. Le nom de Thérèse reste attaché à une piste, et un challenge portant son nom a longtemps rythmé la vie du domaine, comme une manière de transmettre l’élan aux nouvelles générations. Ce sont ces détails qui donnent de l’épaisseur : à Ventron, on ne parle pas seulement d’un passé glorieux. On parle d’un héritage entretenu, saison après saison, avec le même mélange de fierté et de lucidité.
Repères chronologiques
- 1922 : installation de la famille Leduc à l’Ermitage Frère-Joseph.
- Fin des années 1930 : premières leçons et structuration des pratiques sur le site.
- Années 1950 : titres nationaux et intégration progressive dans l’équipe de France.
- 1960 : Jeux olympiques, trois sœurs alignées en slalom ; Thérèse 4e.
- 1961 : installation du premier téléski ; développement du domaine.
- Jusqu’aux années 1990 : implication durable des sœurs dans l’activité familiale.
Reste la dernière marche, la plus difficile à raconter, parce qu’elle touche à quelque chose de sensible dans les Vosges : l’idée qu’un domaine puisse s’arrêter. Les hivers raccourcissent, l’enneigement devient plus irrégulier, l’économie des petites stations se tend. À Ventron, la question n’est plus “quelle piste ouvrir ?”, mais “combien de saisons peut-on encore tenir sans trahir l’équilibre du lieu ?”.
En 2020, la station de ski de l’Ermitage Frère-Joseph ferme. La décision marque la fin d’un cycle entamé près d’un siècle plus tôt. Elle ne résume pas la famille Leduc à une fermeture : elle souligne au contraire ce que cette famille a porté, construit et transmis. Des premières traces sur les pentes vosgiennes jusqu’aux Jeux olympiques, puis jusqu’à la gestion quotidienne d’un domaine, l’histoire des sœurs Leduc reste celle d’un ski vécu comme une responsabilité, autant que comme une passion.

